NAUFRAGE A NANTES

Publié le 14 Décembre 2014

Cet été, à Nantes, a eu lieu de nouveau l'expulsion violente d'un squat où vivaient des personnes condamnées à attendre une régularisation administrative. L'attitude des autorités nantaises révèle un visage de la métropole généralement masqué par le déploiement d'une communication lisse et bien pensante, dont l'action ne dépasse pas en fait le seuil des bureaux de marketing politique. Nous verrons à cette occasion le degré prodigieux de mépris, d'incompétence et de violence dont font preuves les élus locaux. La France demeure le pays du racisme et du colonialisme avant tout, derrière la cosmétique des droits de l'homme et des mémoriaux contre l'esclavage. Pour ceux qui veulent croire que le XXIe siècle a rompu avec le nationalisme bourgeois du XIXe, les faits suivants leur apporteront un sévère démenti.

INTERDICTION D'HABITER

Le mercredi 30 juillet 2014 à 6h30 rue des Stocks, une centaine de personnes ont été expulsées par surprise (aucun préavis n'a été délivré, l'huissier niant les noms sur les boîtes aux lettres et le fait que l'endroit fût habité). Dans le cadre d'une décision de justice réclamée par la mairie "socialiste" et motivée par la spéculation immobilière, les CRS ont forcé les occupants à quitter les lieux en moins de dix minutes, avec brutalités et insultes. Il va de soi que ce délai ne permet pas à qui que ce soit de déménager correctement d'un lieu habité. Du matériel vital, des médicaments, des papiers administratifs importants ont été ensevelis presque immédiatement avec l'intervention sauvage des pelleteuses, libérant dans les airs les particules d'un bâtiment bourré d'amiante. Le parc de la Moutonnerie s'est trouvé rempli de gens entourés de quelques affaires emportées à la hâte dans un nuage de poussière toxique.

Cette énième expulsion n'est pas un cas à part, c'est un acharnement. En octobre 2012 déjà, un groupe rassemblant plus d'une centaine de personnes avait occupé les bâtiments du Lieu Unique pour y trouver refuge et exiger de la préfecture et de la mairie, la mise à l'abri imminente des personnes démunies dans un lieu de vie décent, par la réquisition des bâtiments vides. Les personnes furent expulsées du Lieu Unique et remise à la rue. Sans autres solutions de la part des autorités que la violence des forces de l'ordre, les personnes avaient fini par s'installer dans un ancien foyer pour mineurs sans affectation appartenant au ministère de la justice après s'être fait de nouveau expulser de la manufacture et du foyer Gustave Roch. Là, elles avaient obtenu du juge dans une lutte soutenue opposant le droit de propriété au droit au logement, d'y résider jusqu'en février 2014, après quoi le bâtiment fut vendu à un opérateur téléphonique pour y installer une antenne sur le toit et des bureaux dans les combles. Les résidents du bâtiment, qu'ils avaient nommé le Radisson Noir, furent à nouveau remis violemment à la rue. Trois personnes présentes lors de l'expulsion furent hospitalisées après avoir été battues par la Compagnie Républicaine de Sécurité. Le sens des affaires se dissimule pudiquement derrière les arguments hygiénistes : insalubrité et insécurité. Pour résoudre ces problèmes, on jette les gens à la rue où, bien entendu, l'hygiène et la sécurité sont exemplaires.

INTERDICTION DE MANIFESTER

Lors de la dernière expulsion rue des Stocks, les habitants du squat se sont réunis pour discuter de ce qu'il convenait de faire. Ils ont décidé de camper sur la place de la préfecture pour rester visibles et signifier leur situation, plutôt que de continuer à vivoter dans l'indifférence générale. Des gens leur ont donné de quoi s'abriter, se couvrir et se nourrir, puisqu'une grande partie de leur matériel avait été détruit. Cependant, la police est intervenue à chaque fois qu'une toile de tente s'élevait ou qu'un matelas se déroulait. Les personnes furent donc contraintes de passer la nuit à même le bitume et sans protection. Personne de la préfecture n'a souhaité discuter avec le groupe pour trouver une solution. Les seuls interlocuteurs furent les policiers qui surent dispenser de profond conseils aux gens venus en soutien : « Vous n'avez qu'à les héberger chez vous ! », « Vous feriez mieux d'aller travailler ! ». Avec un peu de temps, il aurait été possible d'expliquer que la ville c'est aussi chez nous et que le fait de le défendre est un travail en soi, mais les forces de l'ordre sont des interlocuteurs dissipés et impatients. Des banderoles furent déployées, des tracts distribués. Des gens se relayaient pour informer les passants venus se distraire à quelques pas, aux attractions organisées par la ville.
Ces actions spontanées et collectives eurent lieu au pied d'une administration sourde et muette. Les appels au 115, pour réclamer des couvertures, n'eurent aucune suite. La pénurie organisée en matière sociale a pour effet la mise en concurrence des sans domiciles et attise les préjugés racistes. Un élu socialiste affirmait un jour en petit comité que si les services sociaux sont saturés, c'est à cause des migrants. Un autre redoutait un "appel d'air" si l'on améliorait la situation.

Le vendredi 1er août à 4h30, durant la seconde nuit passée près de la préfecture et à la suite d'une altercation avec l'équipage de police chargé d'empêcher que des matelas ou des tentes soient déployés, deux personnes sont arrêtées, en dépit de la tentative d'opposition des autres personnes présentes. Les échanges verbaux ont commencé lorsqu'un policier a demandé à un manifestant : "que faites-vous des SDF blancs ?". Le policier fut qualifié de raciste, ce qui fut considéré comme un outrage. A 6h, une équipe de CRS encercla la place, réveilla les personnes endormies à coup de pied, contrôla l'identité de chacun et procéda à 11 arrestations. Toutes les affaires furent saisies et emmenées à la déchetterie pour être détruites. La police veille ici à maintenir les gens déjà démunis dans la plus grande précarité en détruisant systématiquement leurs affaires. Deux personnes sont placées en centre de rétention, une autre reçoit une obligation de quitter le territoire et cinq autres restent libres pendant l'examen de leur cas. Les personnes restantes furent forcées de se disperser et condamnés à errer ici et là, à passer la nuit dans le froid et l'humidité et le jour à chercher à s'occuper et à survivre. Les autorités s'efforcent d'isoler chacun, de détruire les formes de solidarités, de briser les gens moralement et de les décourager. Qui peut prétendre que ces pratiques garantissent l'ordre public ?

INTERDICTION DE SE REBELLER

Lundi 4 août à 14h, au tribunal de grande instance de Nantes, la police, en tant que partie civile, accuse deux personnes arrêtés lors de l'altercation de vendredi et gardées prisonnières depuis ce jour. La chef de bord de la police désire faire condamner les accusés pour outrage et rébellion. Sa défense consiste à se présenter comme une fonctionnaire sereine et soucieuse de l'ordre public, injustement insultée et néanmoins très effrayée par l'altercation. Elle a eu peur que quelqu'un lui prenne son arme. Curieuse police qui redoute les armes qu'elle porte et les émeutes qu'elle provoque ! En effet, l'accusatrice prétend que tout a commencé lorsqu'elle a voulu arrêter un manifestant alcoolisé pour éviter des troubles et une émeute. La méthode est assez particulière et plutôt contre-productive. Pour maintenir l'ordre public, on jette une centaine de personnes à la rue, on détruit leur habitation sous leurs yeux, on les condamne à dormir plusieurs jours sur le bitume sans protection et on arrête quelques personnes.
Le tribunal n'a pas jugé nécessaire de rappeler au procès le contexte particulier dans lequel a eu lieu l'altercation. Seul l'avocat d'un accusé a pris soin de mettre en cause l'attitude de la préfecture et de la mairie. Un accusé a aussi rapporté des violences policières lors de son arrestation. Mais le tribunal est resté tout à fait indifférent à ces éléments. Par contre, il attacha une grande importance à dresser un portrait psychologique des accusés, en insistant sur des détails biographiques ou des petits délits. On a pu apprécier comme la pénalisation de tout et n'importe quoi est utile à discréditer les luttes politiques et même morales. Le procureur à réclamé trois mois de prison ferme et le jury a tranché : trois mois pour l'un des accusés et deux mois pour l'autre, avec incarcération immédiate et 450 euros à verser à chacun des trois policiers. Au yeux des détenteurs de la justice, il paraissait plus important de faire un exemple, de dissuader les pauvres de se rebeller, de satisfaire la police et d'encourager ses pratiques plutôt que de condamner les raisons qui mènent à la révolte.

Jeudi 7 août, un collectif de soutien et trois personnes expulsées parviennent à rencontrer l'adjointe au maire. Deux points sont abordés : les conditions inhumaines d'expulsion et l'ouverture d'un ou plusieurs lieux de vie pour les personnes expulsées. Pour le premier point, la mairie revendique l'usage d'une ordonnance sur requête qui a permis de ne pas tenir compte des occupants après que l'huissier ait nié la présence des personnes vivant dans le squat. La mairie justifie cette procédure par l'urgence d'un chantier et l'insalubrité des lieux. Concernant la mise à l'abri, la mairie évoque l'ouverture d'un foyer pour vingt personnes sélectionnées grâce à un bilan social personnalisé. On ignore quand, pour combien de temps, dans quelles conditions, sur quels critères. Des promesses incertaines et insuffisantes. Aucune solution collective n'est proposée. La mairie refuse de fournir une liste de bâtiments vides réquisitionnables. Le vendredi 8 août, un rendez-vous est pris avec la préfecture cette fois. Concernant l'expulsion, la seule réponse est "la procédure a été respectée", réponse toute formelle ne portant pas sur la nature de la procédure. Pour la mise à l'abri, quelques places, quelques jours, au 115 sont proposées à la suite d'un bilan social individuel. C'est-à-dire rien de bien nouveau. Le 115 est déjà saturé, les gens sont remis à la rue au bout de trois jours.

Ce ne sont pas uniquement les lieux de vie mais aussi les lieux culturels autogérés (comme l'atelier Bitche à Nantes) qui sont menacés. L'Etat s'oppose fermement à la réquisition populaire pour remédier à la privatisation des lieux de vies, cultiver nos esprits et les sols. Ce que l'Etat défend très visiblement est la commercialisation de toutes choses et de tous les espaces (spéculation immobilière, marketing territorial). L'indifférence et l'agressivité réelle d'un socialisme de surface, prompt à communiquer ses bons sentiments à travers des parodies d'actions sociales, répond en réalité à des réflexes nationalistes primaires et au capitalisme le plus impitoyable. L'invisibilité et le mutisme des pouvoirs publics (en dehors des exploits policiers) n'a d'égal que l’aveuglement et la surdité des dirigeants et décideurs. Un manque criant de culture et de curiosité préside à l'inhumanité de ces personnes déniant leur responsabilité historique et géopolitique. Les luttes sociales qui se développent contre cet état de fait sont systématiquement disqualifiées et criminalisées. Les personnes se voient surveillés par les renseignement généraux, blessés par les CRS, condamnés par les juges, quand elles ne doivent pas écouter les leçons de morale insensées des administrations.