MORT SUR ORDONNANCE

Publié le 1 Janvier 2015

MORT SUR ORDONNANCE

Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, il y a deux mois, sur le site du barrage en construction de Sivens dans le Tarn, Rémi Fraisse, militant écologiste, est atteint par une grenade offensive F1 lancée par les gendarmes et meurt sur le coup. Le gouvernement met 48 h à avouer ce fait et prétend au début qu'un corps a été retrouvé dans la forêt. On apprendra par la suite que les gendarmes ont immédiatement compris ce qu'il s'était passé.

A ce jour, le gouvernement n'a pas reconnu sa responsabilité. Le rapport d'enquête de l'IGGN affirme que les gendarmes n'ont commis aucune faute professionnelle. Pourtant, cette nuit là, "l'escadron fait usage de 237 grenades lacrymogènes, 41 balles de défense, 38 grenades F4 et lance 23 grenades offensives" (Figaro 2/12). Qu'est-ce qui justifie un tel acharnement ?

Cela faisait déjà deux mois, depuis le 1 septembre, que le déboisement de la zone avait commencé, escorté par les gendarmes armés de grenades et de flashball. Les manifestants, dont cinq volontairement enterrés pour freiner les travaux, ont été massivement gazés (8 septembre) ; des milices pro-barrage se sont livrées à des chasses à l'homme dans la forêt (12-13 septembre). Une personne est blessée par une grenade lancée par un gendarme dans sa caravane (7 octobre). Ce ne sont là que quelques exemples des violences subies par les manifestants anti-barrage.

La couverture médiatique des événements tend à faire passer les militants pour des criminels. Les manifestations qui ont eu lieu en France ces deux derniers mois, suite au décès de Rémi Fraisse, ont été durement réprimées (paris-luttes.info 15/11). De nombreux manifestants ont été arrêtés, parfois préventivement, et condamnés pour des motifs fallacieux. Ainsi, manifester aujourd'hui dans ce pays, c'est risquer de mourir dans l'indifférence générale. Rétablissement de la peine de mort et de la justice expéditive par la petite porte ! Enfin, pas pour tout le monde. Les légumiers peuvent bien brûler l'hôtel des impôts de Morlaix (20/9) ou la FNSEA bloquer les routes et les voies ferrées (5/11), ils n'ont pas grand chose à craindre. Non, l'ennemi ce sont ceux qui occupent des lieux pour les défendre contre ceux qui programment leur destruction et leur exploitation dans leurs bureaux.

Nous assistons à la conjonction de deux phénomènes. D'un côté, les violences et l'impunité policières (qui durent depuis des décennies). On compte plus d'une dizaine de décès par an et un nombre supérieur de blessures et de mutilations ("violence policière", Wikipédia). De l'autre côté, on poursuit les marchés juteux et les grands chantiers imposés par l'Etat et l'Entreprise, sur fond de promesses productivistes faites à une société épouvantée par le chômage. En vérité, les projets inutiles et imposés ne présentent qu'un intérêt à court terme et pour une minorité.

Concernant le barrage de Sivens, on trouve, à la tête du conseil d'administration de la Compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne, « des élus départementaux et régionaux, issus pour la plupart du PS et du Parti radical de gauche, des représentants des chambres d'agriculture, des représentants des banques » (France tvinfo 4/11). De nombreux projets suivent ainsi le principe des portes tournantes (« revolving doors ») ou des chaises musicales entre l'Etat et le secteur privé. Les aménageurs se servent dans les fonds publics en prétextant l'intérêt général. A la fin, on observera surtout le développement des emplois intérimaires, les licenciements, l'automatisation des services, et l'artificialisation des sols, alors que la relocalisation de l'agriculture sera de plus en plus nécessaire à mesure que l'économie mondialisée se révélera de moins en moins soutenable.

Les grands décideurs restent sourds aux opposants qui prennent conscience de l'escroquerie et du danger. C'est la police qui sert d'intermédiaire avec la société civile dans un dialogue musclé, pendant que de nombreux journalistes travaillent les consciences en désignant sans cesse les "casseurs", les "black blocs" et les "violents". Dans la société du spectacle, c'est la vitrine, dispositif principal de fétichisation de la marchandise, qui est victime de violence, pas les personnes assassinées, mutilées, expropriées et enfermées par la police. Le quadrillage militaro-policier des campagnes et des villes, toujours plus important au nom de la lutte antiterroriste, a pour but inavoué de mater toute insurrection. Les armes dites non létales tuent et mutilent dans les manifestations et les quartiers populaires. Cette violence n'est pas accidentelle. Elle permet de persécuter les victimes du système qui tentent de se rebeller (Mathieu Rigouste, La domination policière, Edition La Fabrique). Les choses sont identiques partout ailleurs. Puisque la réquisition des terres et des bâtiments deviendra de plus en plus nécessaire contre l'appropriation marchande qui asphyxie les peuples, on ne peut s'attendre à ce que cette guerre de basse intensité cesse.

A Nantes, les recours concernant la Zad de Notre dame des Landes prendront fin en mars 2015. Nombreux sont les partis politiques qui rêvent d'évacuer les personnes qui ont repris en main leur vie dans ces zones perçues comme des zones de non droits. On peut difficilement s'attendre à plus de tolérance de l'Etat vis-à-vis de ceux qui s'émancipent de son monde irrespirable. Pourtant il est nécessaire de continuer de réclamer la fin de l'impunité de la police, le désarmement des forces de l'ordre, puisqu'un usage maîtrisé est impossible. Tant que cela n'aura pas lieu, les militants devront toujours rester prudent sans pour autant se laisser décourager et intimider par la violence. Celle-ci d'ailleurs, au lieu de dissuader les mouvements sociaux, conduit toujours plus de personnes à prendre conscience de l'inhumanité du système qui nous est imposé.